Eric Leser, journaliste, ancien correspondant aux Etats-Unis et chef du service économique du journal Le Monde, rapporte cette idée novatrice d’outre atlantique.
La crise économique devrait profondément transformer de nombreuses villes américaines. Des dizaines d’agglomérations pourraient voir certains de leurs quartiers totalement disparaître, être rasés et rendus à la nature. Sans cela, les municipalités sont condamnées à la faillite.
C’est plus particulièrement le cas pour les villes touchées de plein fouet par le déclin de l’industrie traditionnelle et notamment l’effondrement des groupes automobiles américains. L’idée de faire fondre les villes en grande difficulté pour les sauver séduit l’administration Obama et un programme massif devrait être lancé dans les prochains mois. L’exemple vient de Flint dans le Michigan, à 100 kilomètres au nord de Detroit, une des villes moyenne des Etats-Unis les plus pauvres, les plus violentes et les plus marquées par les conflits raciaux. La faillite de General Motors (GM) la condamne à disparaître si elle ne se transforme pas.
Mais la ville a été rendue célèbre, malgré elle, par le film « Roger et moi » de Michael Moore qui dénonçait déjà en 1989 le comportement social des dirigeants de l’industrie automobile. GM a eu jusqu’à 79.000 employés à Flint. Ce nombre est retombé aujourd’hui à 8.000. L’exode des jeunes et l’effondrement des prix de l’immobilier font que des rues entières sont aujourd’hui presque totalement abandonnées. Le projet vise à réduire la taille de Flint d’au moins 40% et plutôt que de laisser des immeubles, des maisons, des commerces, des entrepôts et des usines à l’abandon, de concentrer la population dans les quartiers les plus viables.
L’idée est de Dan Kildee, le trésorier du Comté de Genesee qui comprend Flint. « L’obsession de la croissance est quelque chose malheureusement de très américain. Dans tout le pays, on considère que le développement est une bonne chose et que si les villes ne grandissent pas, si leur population diminue, c’est un échec. C’est une erreur », explique M. Kildee. Flint veut se spécialiser dans la santé et l’éducation, des services qui peuvent difficilement être délocalisés. Les autorités locales ont d’ores et déjà restauré le centre historique, qui avait été abandonné, et ont fait détruire 1.100 maisons. Elles comptent en raser encore au moins 3.000. Dans le même temps, elles rachètent des logements et des maisons dans les quartiers préservés pour y reloger la population. Personne n’est contraint de partir, mais les habitants des quartiers à l’abandon ne se font pas prier. Et les zones détruites seront rendues à la nature et transformées en forêts ou en prairies.
M. Kildee a rencontré Barack Obama pendant la campagne présidentielle américaine qui a été convaincu. Le gouvernement américain ainsi que des organisations de solidarité et d’aide envers les démunis veulent qu’il mette maintenant rapidement en pratique ses idées dans d’autres villes du pays. M. Kildee entend s’occuper en priorité de 50 villes en perdition. Elles ont été identifiées dans une étude réalisée à Washington par la Brookings Institution qui milite notamment pour réduire les distances de transport au sein des agglomérations américaines. La plupart des villes devant se transformer pour survivre sont industrielles et situées dans le centre et le nord-est des Etats-Unis, la fameuse ceinture industrielle ( »rust belt »). On y trouve des localités de toute taille y compris des métropoles comme Détroit, Philadelphie, Pittsburgh, Baltimore ou Memphis. A Detroit, où se trouvent les sièges des grands groupes automobiles américains, la municipalité a pris les devants. Elle envisage de faire disparaître la métropole et de la transformer en une série de centres urbains de plus petite taille séparés les uns des autres par des zones rendues à la campagne. « Mettre les villes à la campagne », la célèbre expression attribuée à Alphonse Allais, pourrait bien devenir une réalité.
Il existe en France le même type de villes où il ne fait plus désormais bon vivre. Les causes sont identiques : modifications majeures du paysage générées par la croissance industrielle rapide du XXème siècle, disparition d’activités professionnelles avec les crises financières successives, association du couple ghetto – immigration… Nous pouvons logiquement nous interroger : aux mêmes causes, les mêmes remèdes ? Est-ce que le modèle est transposable dans l’Hexagone ? Même si nous n’avons pas été autant été touché que les Etats-Unis, l’idée paraît cependant pouvoir être reprise, dans des cas précis. Dans un monde toujours en crise, rien n’est simple ; mais en politique, tout est question de détermination, de courage budgétaire, de discipline intellectuelle.
Si nous considérons que les villes ne sont plus des lieux de vie confortables et qu’elles sont devenues des vecteurs de stress pour ses habitants, alors il faut non seulement adopter des mesures d’urbanisation, celles de l’administration Obama et d’autres, mais il faut l’inclure dans une stratégie plus globale où le bonheur de l’homme sera remis au centre des attentions. Il ne s’agit pas de moins travailler, il s’agit de travailler différemment avec le souci stratégique du bien être de l’homme dans la société et son environnement.
L’idée d’évaluation du bonheur nous ramène au rapport du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE), que François Fillon avait commandé début 2008 et qui imagine « les indicateurs du développement durable et l’empreinte écologique » aptes à mesurer la performance économique et le progrès social. Deux prix Nobel d’économie y ont participé : Joseph Stiglitz et Amartya Sen, l’inventeur de l’Indice de Développement Humain (IDH), alors que de son côté, le royaume du Bhoutan construisait son propre indice: le Bonheur National Brut (BNB). (relire l’article 2M du 08 juin 2009 : PIB, IDH ou BNB ?).
Nous verrons bien, lors de sa publication à la rentrée, si l’idée américaine de raser les quartiers pauvres pour sauver les villes sera reprise chez nous.










