
Orelsan: quelle rémanence dans le PAF ?
« Au début du siècle, dans les petites troupes de théâtre itinérantes, il n’était pas bon de jouer le rôle du traître, car des spectateurs attendaient parfois le méchant à la sortie pour lui « casser la gueule ». Dans les années cinquante, Georges Brassens eut des ennuis avec la censure, en invitant à se réjouir avec lui – dans une chanson célèbre – qu’un jeune juge se fasse sodomiser par un gorille : exemples de l’incapacité d’une partie de la population, mais aussi des pouvoirs publics, de comprendre que l’art opère une mise à distance entre le texte et l’auteur, le rôle et l’acteur, l’humoriste et ses personnages…
De façon générale, entre l’œuvre et le créateur, que ce soit dans les arts plastiques, au théâtre, au cinéma, en littérature, ou en chansons ; c’est évidemment au second degré que le spectateur ou l’auditeur doivent également se placer pour recevoir, comprendre, interpréter…
Le temps a passé, le niveau d’instruction a augmenté, l’entendement s’est répandu, et a suffisamment progressé pour que chacun ait compris qu’il ne fallait pas dénoncer à la police Michel Sardou chantant sur des paroles de Delanoë qu’il avait envie de violer des femmes, ni livrer à la justice Michel Berger et Luc Plamondon, parce que dans Starmania des loubards se vantent d’en faire autant aux filles dans les parkings ; tout le monde (ou presque) a compris que les propos racistes ou machistes que Coluche tenait sur scène avaient pour but de ridiculiser les racistes ou les machistes.
Il y a fort à craindre que la déprogrammation d’Orelsan des Francofolies de La Rochelle soit le signe d’un retour du balancier, d’une régression vers les brumes bien-pensantes de ces époques que l’on croyait révolues. La qualité – fort douteuse au demeurant – de la chanson incriminée (« sale pute ») n’y change rien : le débat sur cette affaire révèle d’inquiétantes confusions dans les argumentations. Ségolène Royal a-t-elle ou non exercé un chantage aux subventions ?
On invoque le fait que le chanteur a retiré la chanson épinglée de son répertoire, comme si le fait de ne plus l’interpréter en public atténuait le caractère sulfureux de son contenu. Le ministre de la culture rappelle la violence de certains textes de Rimbaud ; on lui répond que Rimbaud… est Rimbaud, et qu’Orelsan ne lui est pas comparable (ce que d’ailleurs F. Mitterrand n’a pas prétendu) ; certes, l’argument selon lequel on peut tout pardonner à ceux qui ont du génie, ou simplement du talent, mais pas à la piétaille chantante de nos plateaux télévisés ou au tout venant des entrailles d’internet n’est pas absurde, mais il n’existe jamais de critère indiscutable pour faire le partage, et on sait bien qu’il n’est pas possible de garantir le verdict de la postérité.
On invoque aussi le risque d’une prise au premier degré des paroles (et de la gestuelle du clip) de « sale pute », et donc d’une incitation à la violence contre les femmes dans certains milieux, alors qu’il peut tout aussi bien servir de repoussoir ; là encore, nul ne peut savoir quel sera l’effet dominant – car il est à l’évidence divers – d’un texte choc sur les auditeurs/ spectateurs, pas plus qu’on ne peut savoir si les innombrables scènes de viol vues dans les films ou les séries provoquent l’horreur de la chose, ou attisent les fantasmes et incitent à passer à l’acte.
Tous ces dangers ne sont pas nouveaux, et si – même en art – on veut faire prévaloir le risque zéro, l’expurger de toute provocation, et n’en permettre que des formes aseptisées, il faudra aussi – par exemple – faire disparaître de nos musées et de nos expositions la plus grande partie de l’art contemporain et du surréalisme, entre autres. Mais nous y viendrons peut-être (des expositions récentes ont été interdites, et plusieurs commissaires ont déjà eu des démêlés avec la justice).
Il n’est pas possible ici d’analyser les causes de cette régression. Mais on voit bien les liens qu’il y a avec certains traits dominants de l’époque, comme l’aversion pour le risque, (il y aurait beaucoup à dire sur le bruit médiatique autour de la grippe A), et surtout le nouvel ordre moral qui – par exemple – fait du fumeur un être non fréquentable, de l’automobiliste un assassin en puissance, et tend à l’exclure de l’humanité s’il dépasse d’un kilomètre à l’heure la vitesse maximum permise, et d’un milligramme le taux d’alcoolémie autorisé. »
L’avis de 2M
Avec Maurice Merchier, professeur en classes préparatoires, 2M pense que le XXème siècle nous a débarrassés des idéologies, mais craint que le XXIème ne nous étouffe sous l’hygiénisme, la police des mœurs, et le nouvel ordre moral. L’art – sous toutes ses formes – risque d’en être la première victime. Comment ignorer l’histoire au point de ne pas savoir que c’est souvent sur un terreau de scandale que les œuvres les plus lumineuses naissent et se développent, avant de défier le temps ?
Cela dit, force est de reconnaître que la polémique médiatique a rendu un fier et rentable service à l’auteur, en terme de marketing. Le mois de juillet a clairement montré, malgré le battage, que les ventes du CD d’Orelsan ne s’étaient pas envolées. Il ne fallait donc pas s’emballer : Orelsan n’est ni Brassens, ni Rimbaud, ni Coluche, ni Gainsbourg.
Pour autant, 2M n’aime ni la musique, ni le texte de la chanson mise en cause. Juste une grêle passagère ; aucun effet papillon à craindre.










